Avril 2011

Les Autres Gens

Début Mars 2011, je reçois un mail de Thomas Cadène qui me dit en substance : « Sac à papier ! Espèce de fils à ta maman, au lieux de déverser ta bile sur LAG tout le temps, tu pourrais au moins le lire avant ! ». Choc et effroi. Moins cinq degrés dans la piaule. Je prends l’affaire au sérieux : un homme qui dit ce genre de choses peut commettre l’irréparable. Surtout s’il a déjà commis Les Autres Gens (LAG) (http://www.lesautresgens.com/), BD-novela paraissant quotidiennement sur le web. Autant ne prendre aucun risque. Alors je me décide, je profite au passage d’une offre anniversaire pour consulter gratis cette bande dessinée durant un mois. Je prépare deux ou trois boîtes de Prozac et une bouteille de casse-patte au cas où, puis je me lance.

LAG est la bande dessinée en ligne francophone la plus ambitieuse que je connaisse. Chaque jour de la semaine (sauf le week-end pour nous laisser le temps de baiser nos femmes) plusieurs dizaines de dessinateurs se relaient pour accoucher d’un épisode d’une trentaine de cases. Thomas Cadène porte sur ses épaules frêles mais solides ce projet, écrivant la majeure partie des scénarios. Je le dis tout net : ce garçon a fait plus pour la BD numérique en France que tous les éditeurs de BD réunis. Pour me frotter moi aussi à la publication d’œuvres originales en ligne, j’imagine l’énergie et la volonté qu'il lui a fallu pour fédérer toute une génération de jeunes auteurs et mettre en place un début de rémunération via un système d'abonnement. Tout en tenant cela au quotidien. Chapeau !

J'imagine que toi, lecteur mon ami, tu es en train de beugler « Un peu court, blanc-bec ! » entre deux bouffardes de ta pipe en ivoire. Mais non c’est pas fini. Accroche-toi à ton fauteuil en merisier, vieille peau, je vais disséquer le bodule.

Suivre LAG demande un réel effort. Il y a d’abord le site qui ne donne pas beaucoup à voir et reste assez laconique sur le contenu de l’histoire. L’enregistrement et l’identification obligatoires, méthodes peu engageantes quand on arrive pour la première fois, ajoutent un peu à cette opacité. Les vidéos de promotion présentes sur le web mettent en exergue des auteurs, des images, mais rien de plus. Le visiteur le plus chanceux saura que LAG est une BD-novela, mais pour le reste…

Bon, dans cette histoire je suis comme un nouvel abonné. Je frétille tel un esturgeon dans le slip de Betty Boop, mais je n’oublie pas d’y aller avec méthode. D’abord une lecture du résumé mensuel, accessible à tous. Celui du mois de Mars est signé par le très talentueux Pochep, dont le trait fait penser à celui de Cabu. Vraiment bidonnant. Mais un soucis se profile : devant la profusion de personnages, je perds rapidement pied. Je m’accroche à deux ou trois d’entre eux… LAG en compte une vingtaine !

Alors je saute le pas, je commence la lecture. Je parlais de réel effort, là y a une côte à gravir et elle va durer une bonne dizaine d’épisodes (soit deux semaines environ). C’est simple : pendant cette période je ne suis pas en mesure de reconnaître plus de quatre ou cinq personnages, quant à leurs situations je suis la plupart du temps complètement à la ramasse. Traduction : je pige que dalle, j’entrave queue de pie mes chéris ! Et sachant que les climax sont plutôt absents, que des épisodes présentent parfois des scènes trop courtes, que les cliffhangers sont rares et mous du genoux, autant dire qu’il faut avoir la foi pour continuer. Après cette période où je me suis emmerdé la plupart du temps, je commence à m’attacher à un petit groupe de personnages plus charismatiques que les autres, sans comprendre vraiment la nature complète de leurs relations.

Oui, c'est très difficile de rentrer en cours de route, et j’admets que ce serait pire si l'histoire ne se déroulait pas à notre époque, bref si en plus il n’y avait pas par défaut certains référents commun à nous tous, franchouillards décadents planqués derrière nos ordinateurs. Un mois n’est pas de trop pour s’y retrouver. De toute façon, impossible de s’attacher à tous les persos. Je suis sûr que les lecteurs au long cours ne suivent pas tout. Personnellement, je suis très vite tombé sous le charme d’un couple de riches pourris dont la femme est japonaise. L’histoire du gauchiste d’âge moyen recevant un clandestin africain n'est pas inintéressante. Je zappe parfois, souvent, les jeunes couples qui se font et défont. Mais il y a des personnages a priori assez banals qui dégagent une réelle sympathie, comme Mathilde avec qui la série débutait il y a un an.

Ce côté rébarbatif s’explique aussi par le chargement des images qui peut être long et qui coupe mon attention (il y a un blanc entre chacune d’elles). J’habite loin de la France, ceci explique peut-être cela, mais un ou deux retours de mes compatriotes confirment ce problème. Il semble que cela soit en partie lié au système qui protège les images (système qui peut être détourné par une simple copie d’écran, mais passons). Lecteur, tu jugeras par toi-même si tu en as envie. Il y a aussi bien entendu le changement de style entre épisodes, et donc le problème du design fluctuant des personnages principaux. Un cartouche en début ou en court d’épisode permet de les reconnaître au besoin. Il faut avouer que c’est efficace quand le cartouche accompagne le personnage en action. Mais il n’y a pas vraiment de cohérence au niveau de cette indispensable re-présentation au quotidien : tantôt portraits en début, tantôt pleines cases entre deux scènes, tantôt cartouches… Je trouve cela un poil bordélique.

Parlons des dessinateurs. Durant Mars, je ne les ai pas tous vu en action, loin de là. Avant de juger, il faut prendre en compte le contexte de publication, nécessitant de produire vite à moindre frais. Quelques dessinateurs sont excellents et m’ont épaté : parmi eux Florent Grouazel, Cédric Kernel, Jérôme D'Aviau, Sylvain Savoia, Pasto et Didier Garguilo. Vraiment, ces gens produisent des choses de haute tenue. Mais il y a aussi du moins bon : Marie Caulliez, Singeon, Aurélie Grand, Younn Locard et Margot Scesa ne m'ont pas du tout convaincu. Beaucoup de filles en fait. Ça va faire plaisir à Chantal Montellier ce que j’écris là. Ouarf. Un coup d’œil sur les archives me permet cependant de dire qu’il y a de réelles belles choses dans certains épisodes spéciaux, notamment ceux des vacances de Noël. Il y a donc un fort contraste entre les niveaux artistiques. Voilà, tu es prévenu, lecteur ! Y aura des jours avec et des jours sans.

En terme d’expérience de lecture, il y a parfois des moments forts. L’épisode 258, scénarisé par Wandrille et dessiné par Didier Garguilo, montre le potentiel d’une série à suivre au quotidien lorsque l’on voit la terrible Yukiko agir de manière plutôt inattendue suite au tremblement de terre japonais (survenu « dans la vie réelle » une dizaine de jours auparavant). Chaque personnage se construit au fil des épisodes mais aussi, parfois, en fonction d’une actualité. Les scénaristes ont une vraie capacité d’improvisation et d’adaptation.

LAG est une novela, mais une novela qui peut s’épanouir et qui démontre l’avantage détenu encore et toujours par la bande dessinée : contrairement à ses équivalent télévisuels qui nécessitent plus de temps, de concessions et de moyens, LAG peut mettre en scène un quotidien vraisemblable, par exemple dans le traitement de la sexualité des personnages . Il manque cependant un peu de « bigger than life » pour exciter les papilles. Mais un sombre projet international se profile dans l’histoire, laissant penser que cela va peut-être bouger sérieusement. Et joie ! Le couple de salauds dont je parlais plus haut semble revenir en grande forme après un passage à vide. C’est aussi ce genre de choses, je parle des salauds lumineux et des plans secrets, qui créent une vraie série « populaire ».

LAG vient de connaître une édition papier chez Dupuis. Je n’ai pas vu l’ouvrage, il semble qu’il y ait eu un travail d’adaptation. Les photos donnent envie : l’objet est costaud et visuellement attractif. La sortie papier touchera un autre lectorat, et semble indispensable pour remettre en avant cette série après une année de publication en ligne. J’espère que ce projet y gagnera en abonnés par la suite. Je suis beaucoup plus critique sur la vente en ligne d’une version homothétique (« semblable » à la version papier) sur Izneo. Je trouve que le projet perd réellement de son impact en se tournant vers cette plateforme en ligne mal pensée, ce Viagra pour éditeurs, dont l’esprit est totalement opposé à celui qui préside LAG à la base. Quant au lecteur, soit il aura la chance de lire la version originale en ligne pour quelques euros mensuels, soit il se fera plumer avec un ersatz plus cher et moins bien adapté à l’écran. Je comprends que Thomas Cadène ne joue pas l’opposition et qu’il ne soit pas assez passionné par le domaine du numérique pour en devenir son chantre, mais il y a des moments où il faut choisir son camps et ne pas manger la soupe n’importe où. C’est mon avis et je me le partage.

L’aventure des Autres Gens ne pourra jamais faire école malheureusement : très difficile de réunir 50 à 70 artistes sur un autre projet numérique quotidien, économiquement la chose n'est pas viable et le pays est bien trop petit. 1200 lecteurs environ suivent LAG chaque jour. Je doute qu’un second projet reprenant une même structure fasse mieux. LAG est une particularité dans le paysage et il le restera longtemps. Une particularité qui propose aussi une nouvelle voie en matière de rémunération des auteurs, ce qui est aussi très important.

Ce format ne fera pas école, mais cela ne veut pas dire que LAG aura la vie courte. Une réelle émulation existe derrière ce projet, cela se reflète par la participation active de toute une génération d’auteurs mais aussi par des expositions, des concours, bref tout un tas de choses pour fédérer et fidéliser les lecteurs.

Même si LAG n’est pas vraiment ma tasse de thé, je souhaite sincèrement bon courage à tous ceux qui participent à ce grand projet. Pour ma part, ma modeste contribution consistera à en faire une version parallèle, parce que bon, dans le fond je ne suis qu’un pioupiou qui a un grand besoin d’amour. On peut lire la chose ici : http://www.fredboot.com/laz/ . Cela s’appelle… Les Autres Zomb’.

Creative Commons Attribution-NonCommercial-NonDerivatives Certains droits réservés.

4 commentaires

Un visiteur (Wood) a dit :

Mais… Pourquoi tu n'as pas commencé par le début ? Quand on commence une série BD, on prend le premier album en premier, non ?

30 mars 2011

Fred_Boot a dit :

Je me suis mis à la place de l'abonné de base : pour accèder aux archives il faut payer un surplus ce que je ne souhaitais pas. Et je doute que les nouveaux arrivants lisent depuis le début (près de 270 épisodes, ça fait gros l'album quand même… environ 2000 planches à vue de nez ! :) )

31 mars 2011

Klaim a dit :

Bravo pour la review, j'ai bien fait de garder le flux quelque part tiens.

Perso j'ai tenté a un moment depuis le début, mais ça part vraiment dans trop de directions alors j'ai perdu tout intéret au bout d'un mois. Et effectivement il n'y a pas de grand fil conducteur et c'est bien dommage (mais ça se ratrappe a ce que tu dis).

Le modèle est trop abscon : d'un coté on a un feuilleton, qui tire les ficelles pour qu'on revienne, mais de manière trop visible, de l'autre on a des tas de gens impliqué dans sa production et les rémunérations forcément fortement divisées.

La force du numérique c'est justement qu'on peut faire beaucoup avec peu. Il aurait été bien plus efficace qu'un seul (ou peut être deux, quattre grand maximum) se concentrent sur des parties plus longues, sorties une ou deux fois par semaine, et qui soit publiquement visible.

Ah oui parceque le souci de l'opacité de la bd en question, c'est que contrairement a tous les webcomics “à succès”, elle n'est pas son propre argument de vente : une oeuvre accessible en permanence est une vitrine ouverte. L'achat se fait alors dans l'engouement, l'envie de rétribuer, pas l'appropriation.

Le modèle de LAG est très inspiré des problèmes matériels qui n'ont pas lieu d'être en numérique. (tiens au passage, une discussion vraiment super interessante, dans le milieu du libre, où visiblement il se passe la même chose que pour la bd :http://jakonrath.blogspot.com/2011/03/ebooks-and-self-publishing-dialog.html )

LAG pourrait bénéficier d'être totalement ouvert, et se concentrerai sur les a coté qui se vendent. Typiquement, le bouquin a, je pense, plus de chances d'être acheté si on peut en connaitre le contenu en ligne avant. Le souci c'est que l'abonnement ne donne pas de “plus”, il ne fait que limiter ce que l'utilisateur peu faire.

Les modèles qui marchent sur le net, tournent toujours autour de l'idée que c'est le “service” qui est payant, pas le contenu. Là c'est l'inverse.

Il est aussi interessant de noter qu'il y avait déjà énormément de tentatives de modèles similaires dans les prémices des webcomics, je veux dire il y a moins de dix ans : il y avait des tas de webcomics qui demandaient de payer pour voir les archives plus vieilles que les derniers mois, obligeant les nouveaux arrivant à soit prendre sur le vif, soit acheter le droit de voir le début… Ce qui a été prouvé comme étant complètement improductif.

1 avril 2011

Fred_Boot a dit :

D'un autre côté, la question de Wood (pourquoi ne pas avoir lu depuis le début ?) me rappellait qu'on ne lit pas LAG en ligne comme on le lira en livre. On est dans une lecture en “flux continu” au quotidien. Pour le coup, l'abonnement reflete un semblant de service, un accès à un flux plutôt que la lecture d'une oeuvre arrétée dans le temps, quantifiable, etc. C'est interessant d'essayer celà et de rappeler malgrès tout que les auteurs ont le droit de recevoir un peu de tune autrement que par des à côtés imprimés hypothétiques dans le futur. Pas certain évidemment que cette notion de “flux” soit comprise par les auteurs eux-mêmes : les images sont “protegées” parce que, d'après Thomas, si elles ne l'étaient pas l'abonnement n'aurait aucun sens. Or, l'abonnement devrait en effet concerner un service de reception d'épisode chaque jour à l'heure et non l'oeuvre elle-même.

2 avril 2011